Préface de Jean De Kervasdoué

AUX SOURCES TROUBLES DU BIO

Le label « bio » s’accole à de plus en plus de produits. Les produits « naturels » vendus autrefois dans quelques boutiques spécialisées dont, il y a une décennie à peine, la grande majorité des consommateurs ne passaient jamais la porte, ne sont plus réservés à une clientèle marginale. Ils trônent, s’affichent, prennent de la place, disposent de leurs rayons spécifiques dans les grandes surfaces et donc, à l’évidence, se vendent, malgré leur prix. Ils sont en effet largement plus onéreux en moyenne que les produits comparables.

Baguette bio, yaourt bio, légume bio, fruit bio, lessive bio, huile bio, pommade bio, savon bio, oeuf bio, vin bio, menu bio, boutique bio,… difficile d’échapper à ce label. Difficile également de ne pas être séduit tant il semble naturel, si j’ose dire, tant il est « évident » que ces produits onéreux sont meilleurs – meilleurs au goût, meilleurs pour la santé et surtout meilleurs, sans contestation possible, pour l’environnement.

Mais qu’en est-il vraiment ? Faut-il recommander, notamment aux gens de milieu modeste que je croise lors de mes courses hebdomadaires sur les marchés de l’est parisien, d’acheter bio ? L’une ou l’autre des raisons alléguées par les partisans de cette nouvelle mode a-t-elle un incontestable fondement empirique ?

Fin connaisseur des travaux les plus récents en la matière, Gil Rivière-Wekstein répond à ces questions et fait ainsi oeuvre utile. Avec talent et clarté, il passe de l’agronomie, à la toxicologie, n’oublie pas les travaux de médecine, et notamment les recherches en nutrition, pour démontrer que, études après études, non, définitivement non, il n’est pas prouvé que ces produits aient un quelconque effet bénéfique pour la santé. Quant à leur goût, en aveugle, même les experts avertis ne font pas la différence entre un produit bio et un produit qui ne l’est pas. Il souligne d’ailleurs en passant que, pour le vin notamment, le label bio ne garantit en rien les qualités gustatives de ce précieux nectar. Il montre aussi, et cela étonnera plus d’un, que les cultures bio ne respectent pas davantage l’environnement du fait de la découverte de nouveaux pesticides, plus ciblés, moins toxiques, que ceux autorisés en agriculture biologique. L’agriculture « raisonnée » et les produits qui en sont issus seraient donc plus « écoresponsables » que ceux qui suivent une réglementation particulière pour obtenir le label bio !

Le lecteur sceptique dira déjà – au mieux – « je ne suis pas convaincu » ou – plus vraisemblablement – « je n’y crois pas » ; mais Gil Rivière-Wekstein n’est pas, lui, un religieux. Il ne parle donc pas de croyance mais de résultats de travaux de recherche convaincants, répliqués dans plusieurs pays et qui lui permettent d’affirmer avec force ces vérités. Pourtant, elles ne pénètrent pas dans l’opinion. Non seulement nous croisons chaque jour des acheteurs de plus en plus nombreux de produits bio, mais nous connaissons tous des partisans de la biodynamie ou des croyants en une « force vitale » qui serait transmise par ce que nous ingérons. Pourquoi ? Comment se fait-il que ces idées d’un autre âge trouvent de nouveaux adeptes ? C’est la grande originalité de cet ouvrage que d’apporter une réponse à cette question. Fascinant !

Ainsi, le lecteur découvrira que l’agriculture bio s’enracine dans les courants agrariens de l’entre-deux-guerres et dans les mouvements poujadistes des années cinquante dont on sait qu’ils ont été proches de l’extrême droite. La sélection « naturelle » n’est pas loin de l’eugénisme et des thèses défendues par Alexis Carrel. Ce n’est que dans les années soixante-dix que ces thèmes sont devenus ceux des mouvements d’extrême gauche, puis des altermondialistes. L’écologie, de réactionnaire devient alors révolutionnaire. Cela ne doit rien au hasard. Gil Rivière-Wekstein en analyse les mécanismes et en donne les raisons. Qui sont les ennemis de la notion moderne du progrès ? Pourquoi sont-ils partisans de la décroissance ? Comment se rejoignent les pourfendeurs de la mondialisation et les partisans de la théorie du complot ? Pourquoi, pour certains, la nature devrait triompher de la culture, autrement dit de la société humaine ?

Dans cette période où les écologistes politiques deviennent l’allié « naturel » de la gauche démocratique, la lecture de cet ouvrage s’impose d’autant que les jeunes générations semblent avoir oublié ce qui était évident il y a moins d’un demi-siècle, et ce d’autant que les denrées bio sont de plus en plus produites dans de grandes exploitations. Très vite le bio ne sera même plus une manière de défendre la survie des petites exploitations françaises, le filon se déplace en Ukraine. Déjà, en Allemagne, des exploitations bio de plus de 15 000 hectares inondent les marchés mondiaux de leur production.

Terminons alors cette préface, pour les sceptiques de Gauche et d’ailleurs, par une citation de Jean Jaurès. Elle est tirée de « La houille et le blé » (La Petite République, 31 juillet 1901).

« Mais n’est-ce pas l’homme aussi qui créa le blé ? Les productions que l’on appelle naturelles ne sont pas pour la plupart […] l’oeuvre spontanée de la nature. Ni le blé ni la vigne n’existaient avant que quelques hommes, les plus grands des génies inconnus, aient sélectionné et éduqué lentement quelque grain ou quelque cep sauvage. C’est l’homme qui a deviné, dans je ne sais quelle pauvre graine tremblant au vent des prairies, le trésor futur du froment. C’est l’homme qui a obligé la sève de la terre à condenser sa plus fine et savoureuse substance dans le grain de blé ou à gonfler le grain de raisin.

Les hommes oublieux opposent aujourd’hui ce qu’ils appellent le vin naturel au vin artificiel, les créations de la nature aux combinaisons de la chimie. Il n’y a pas de vin naturel ; il n’y a pas de froment naturel. Le pain et le vin sont un produit du génie de l’homme. La nature elle-même est un merveilleux artifice humain.

L’union de la terre et du soleil n’eût pas suffi à engendrer le blé. Il y a l’intervention de l’homme, de sa pensée inquiète et de sa volonté patiente. […] Que la science soit près du moissonneur. »

On ne saurait mieux dire. Comme en témoigne la lecture du livre de Gil Rivière-Wekstein.